Dégagisme… après les politiques, les médias ?

Que n’a-t-on dit sur nos vils hommes politiques : de leurs conflits d’intérêts à leurs privilèges et leur coût exorbitant, de leur déconnexion du peuple à leur absence de résultats, de leur insouciance à gaspiller les fonds publics à leur supposée malhonnêteté en passant par leur clientélisme ou leur népotisme. Tout y est passé et les médias ont saisi avec bonheur cette aubaine pour gonfler leur audience. Mais sont-ils eux-mêmes exemplaires ?

Utilisation de fonds publics

Il est intéressant de comparer le coût réputé exorbitant de nos députés et sénateurs (900 M€ en 2016) à celui de nos médias (plus de 1000 M€ pour la presse écrite dans une ventilation très opaque[i] et 3700 M€ pour l’audiovisuel sur lequel nous reviendrons plus loin). Les aides à la presse sont multiples : aides directes aux publications, aides indirectes pour l’acheminement, TVA réduite, charges patronales allégées, réduction de la base imposable des journalistes et assimilés de 7650 € par an sans justificatif en plus de la réduction générale de 10% ou de la déduction des frais réels[ii]

Ces aides sont-elles incontestables ? :

  • Du point de vue de leur efficacité, elles n’ont évité ni le déclin, ni les difficultés ni les concentrations alors qu’un rapport du sénat notait déjà en 2004 l’absence d’aides directes à la presse en Allemagne, en Espagne, au Royaume-Uni et en Suisse[iii].
  • Du point de vue de leur neutralité, la suppression de la transparence depuis 2015 intrigue, surtout au vu de la liste des 10 journaux les plus aidés par exemplaire[iv].
  • Du point de vue de leur pertinence, on peut s’interroger sur l’intérêt de subventionner des journaux aux mains de grands groupes industriels dont la plupart sont en affaires avec la puissance publique
  • Du point de vue de leur « contribution à la confiance dans la presse », ne pourrait-on pas mettre quelques conditions à ces subventions : non emploi de conjoints ou membres de la famille, justification des frais, casier judiciaire B2 vierge, absence de condamnation pour fraude fiscale, absence de conflits d’intérêts…

Conflits d’intérêts

La concentration des médias français est spectaculaire[v], aux mains de grands groupes dont une majorité ayant des relations d’affaires avec la puissance publique (BTP, armement, opérateurs téléphoniques, finance…). N’est-ce pas, a minima, une source de questionnement ?

D’une manière plus générale est-il normal qu’un journaliste puisse être chargé de l’information concernant des actions dans lesquelles il est engagé ou des produits ou entreprises ayant des relations de publicité avec lui ?

Les contenus de l’audiovisuel

L’audiovisuel va vite, sans doute trop et, dans une concurrence féroce, l’objectif majeur est de « faire de l’audience ». Les fondamentaux de la recette sont connus : rythme, émotion, spectaculaire. Et ça marche, comme le sucre pour les enfants, et avec les mêmes problèmes : accoutumance et effets secondaires.

Le tweet simpliste, la polémique picrocholine, la dérision, les larmes, la rage ou les cris, l’image choc, la caricature, le scandale… sont faciles et droguent peu à peu les journalistes eux-mêmes et le public accro et en même temps un peu honteux de cette addiction. Il suffit de lire les cotes d’impopularité des médias pour comprendre cette ambivalence.

Le réel, au contraire, est souvent complexe, qu’il s’agisse de choix politiques, de stratégies industrielles, de choix de société, de géopolitique. Il demande un vrai travail pour l’analyser et le comprendre, et un travail encore plus délicat pour le synthétiser sous une forme facilement compréhensible, sans le dénaturer par des approximations, un travail que plus aucun media n’a le temps ou l’envie de faire. Alors l’information disparait au profit de quelques banalités ou d’opinions déguisées en faits, celle d’un journaliste autoérigé en juge suprême[vi], celle d’un économiste ou sociologue ou autre expert autoproclamé dont on ne connait ni l’expertise, ni les conflits éventuels d’intérêt, celle d’un opposant exalté, celle d’un passant « représentatif » interrogé au débotté dans la rue, peu importe « si la photo est bonne ». Sans que rien ne vienne mettre l’ensemble en perspective.

La hiérarchisation et le recul n’existent plus, un fait divers, une manifestation de quelques centaines de personnes, quelques pneus brûlés peuvent constituer l’essentiel d’un « journal télévisé », pour ne pas parler des ineptes « éditions spéciales ».

La plupart des journalistes politiques ne s’intéressent plus au contenu des mesures ou des idées présentées par les politiques, mais aux techniques de communication utilisées pour les amener, techniques elles-mêmes rendues indispensables par la superficialité des commentateurs qui réclament la petite phrase qui facilitera leur travail et dont ils dénonceront ensuite le côté caricatural. C’est facile, sans intérêt, extrêmement destructeur et aucun pouvoir ni aucun projet quelle que soit sa couleur n’y résiste plus.

Ajoutons que la segmentation de plus en plus forte d’internet, donc des médias qui en sont l’amplificateur et, finalement des politiques qui doivent s’y soumettre renforcent les communautarismes en tout genre permettant à chacun de n’entendre et de parler qu’aux siens.

Comment s’étonner qu’un public soumis à ce traitement ne glisse progressivement vers des idées simplistes, un abstentionnisme permanent ou un radicalisme vénéneux ?[vii]

Rarissimes sont les émissions qui se proposent d’informer, d’exposer une situation, de l’analyser, de mettre en présence de manière ordonnée et non biaisée des opinions compétentes et contradictoires, bref de permettre à l’auditeur de construire sa propre opinion. Ou bien quand cela arrive, c’est à des horaires qui ne permettent pas à la population active, a fortiori de province[viii], de les suivre.

Audiovisuel public

Le cas de l’audiovisuel public est particulier puisque près de 90% de ses ressources sont publiques. Cela lui donne une certaine liberté par rapport à la publicité et accessoirement à l’audience. On pourrait imaginer que cela lui évite les travers des médias privés mais aussi que cela lui donne quelques obligations, au moins sur le chapitre de l’information.

La première d’entre elles serait de contribuer à ce que chacun puisse comprendre le monde actuel, les problématiques, les enjeux, les choix possibles et leurs conséquences. Autrement dit une modestie et un effort particulier d’analyse et de pédagogie qui concourent à l’instauration d’une démocratie réelle en limitant les asymétries d’information et en amenant chacun à construire sa propre opinion éclairée.

Il y faudrait bien sûr la distinction claire entre l’information, factuelle, et les opinions, présentées comme telles, dans leur diversité, autant que possible au sein de vrais débats rétablissant la supériorité du dialogue sur le pugilat, de l’échange sur la radicalité. Mais il y faudrait aussi des séquences permettant à chacun d’accéder aux connaissances de base indispensables à la compréhension de notre monde.

S’il est normal que médias privés proclament sans débat leurs opinions, s’il est tolérable que des médias non subventionnés prennent quelques libertés avec l’information, ça ne l’est évidemment pas d’un service public.

Pour poursuivre la comparaison avec les politiques, on pourrait aussi imaginer et surtout appliquer quelques règles spécifiques de l’audiovisuel public :  une forme de laïcité séparant la liberté d’opinion personnelle de la neutralité d’expression nécessaire à la mission d’information et au respect de la diversité des auditeurs, une définition des conflits d’intérêt entre cette neutralité et des prises de position publiques ou l’exercice, personnel ou familial, de fonctions politiques, la rigueur et la transparence dans l’emploi des deniers publics[ix].

Or la situation de l’audiovisuel public est loin de cet idéal.

  • S’il existe quelques médias publics qui approfondissent un peu les sujets (France Culture, France 5, LCP, Arte par exemple), c’est bien loin d’être une généralité et les journaux de France 2 (par exemple) restent souvent dans des simplifications ou des approximations excessives et une hiérarchisation de l’information privilégiant souvent l’anecdote et le fait divers.[x] Même des émissions longues comme « L’Emission Politique de France 2 » privilégient le spectacle sur le débat, par un choix très provocateur des intervenants et une insolence qui ne laisse jamais quiconque terminer une réponse, surtout si elle ne correspond pas à l’opinion du journaliste.
  • D’une manière plus générale, la neutralité du service public est problématique et les règles du CSA restent extrêmement théoriques[xi]. La liberté d’opinion des journalistes est évidemment indiscutable, mais elle ne devrait pas déteindre sur la présentation des informations ni le choix d’experts, d’invités, de sachants supposés approfondir cette information. Le respect des contribuables de toutes opinions qui financent ce service crée évidemment une obligation.
  • Chacun sait qu’on peut faire dire n’importe quoi aux statistiques, mais les journalistes en général ont un mépris des chiffres qu’ils ne cherchent jamais à décrypter : quand ils ne sont pas erronés, ils ne sont pratiquement jamais rendus compréhensibles : on pourra citer l’exemple des « 13 milliards de réduction du budget des collectivités sur 5 ans » : factuellement est-ce que cela signifie que l’on doit parvenir, au terme des 5 ans à une économie annuelle de 13 milliards. Ou bien doit-on obtenir une économie annuelle de 2.6 milliards (2.6*5=13) ? N’est-il pas utile de rapprocher ces chiffres du budget total des collectivités d’environ 215 milliards d’euros en 2015[xii] pour que chacun mesure l’effort demandé ? L’analyse est trop souvent remplacée par des raccourcis saisissants, les affirmations péremptoires de quelques vedettes « médiatiques »[xiii] ou l’improvisation d’un passant « représentatif »[xiv].

Alors ?

Les médias ne sont plus l’indispensable contrepouvoir qu’ils prétendent être, éclairant la réalité et les débats, dénonçant les mystifications, les tromperies et les falsifications, ils sont devenus le vrai pouvoir, au profit d’intérêts ou d’idéologies que rien ne contrôle plus, complaisants avec leurs amis, destructeurs avec les autres[xv]. Ils ne servent plus la société et la démocratie, ils la détruisent, même si, dans ce désastre, le courage et l’opiniâtreté de quelques-uns méritent le respect.

Si nous voulons construire une société démocratique, dans laquelle l’intérêt général est privilégié et le vivre ensemble devienne réalité, il est temps que les politiques, les citoyens et les journalistes eux-mêmes prennent en main la transformation de nos médias.

[i] Crédits inscrits en loi de finances : 436,9 M€, déficit supporté par La Poste : 399 M€, aides indirectes : 200 M€, allocation forfaitaire des journalistes : 20 M€ pour 2010 (source wikipedia). Il est à noter que l’opacité est de plus en plus forte ces dernières années et que seules les aides directes sont maintenant publiées.

[ii] Il est à noter que cette réduction de 7650 € réduit d’autant le revenu fiscal de référence permettant l’accès à différents dispositifs plafonnés : allocations familiales, prime à l’emploi…..

[iii] https://www.senat.fr/rap/r03-406/r03-4064.html

[iv] Les seules aides directes en 2015 (source https://www.data.gouv.fr/fr/datasets/aides-a-la-presse-classement-des-titres-de-presse-aides/ , leur répartition complète n’est plus publique depuis cette date et ces chiffres ne représentent que 37% de l’aide totale) sont en € par exemplaire de 0.48 € pour Vie Nouvelle, 0.36 € pour l’Humanité, 0.24 € pour Causette, 0.23 € pour Libération, 0.19 € pour Libération Champagne, 0.17 € pour Alternatives Economiques, sans parler de l’Echo de la Haute Vienne et de La Marseillaise. En montants, les plus importants sont Aujourd’hui en France : 7.8 M€, Libération 6.5 M€, Le Figaro 6.5 M€, Le Monde 5.4 M€, La Croix 4.4 M€, Ouest France 4.1 M€, l’Humanité 3.6 M€….

[v] Par exemple : Le Monde, Courrier International, Télérama, Les Inrockuptibles, la Vie, le Huffington Post, le Nouvel Observateur pour Xavier Niel (Iliad, Free) et Mathieu Pigasse (Banque Lazard fusion acquisition et conseil aux gouvernements), L’Express, BFM, RMC, Libération pour le groupe de Patrick Drahi (SFR), TF1, LCI et Métro pour Bouygues, Le groupe Figaro pour Dassault, Les Echos, Radio Classique, Aujourd’hui en France pour Bernard Arnault (LVMH), Le Point et Agefi pour François Pinault (Kering), Paris Match, Europe 1, Elle, Journal du Dimanche, Gulli pour le groupe Lagardère, RTL et M6 pour Bertelsman,  Canal+, C-news, C-star et C8 pour Vivendi, sans compter l’audiovisuel public.

[vi] Le pouvoir des médias sur la politique et l’opinion mériterait à lui seul une étude, mais il est certain qu’il est aujourd’hui excessif compte tenu de la manière dont il est employé par certains journalistes qui ont perdu tout respect pour le reste du monde.

[vii] On a pu voir comment les médias américains, appâtés par sa faconde, ont offert une tribune gratuite à Donald Trump, comment les médias britanniques ont conduit au brexit  ou comment les médias français surexposent les fureurs de M. Mélenchon.

[viii] Peut-on rappeler aux parisiens décalés des médias que la province travaille plus tôt que la capitale et qu’à horaire de lever imposé, par l’école ou le travail, le seul moyen de respecter les durées de sommeil tant prônées ces temps-ci est … de se coucher tôt.

[ix] On pourrait imaginer par exemple que le budget des médias publics soit réduit au prorata du nombre de jours où l’antenne a fonctionné, comme c’est le cas dans le privé où les recettes ne rentrent pas lorsque l’entreprise est arrêtée. Cela encouragerait sans doute une responsabilité des salariés et des dirigeants de ces médias.

[x] A titre d’exemple, on pourra réécouter avec profit le journal de 20h d’Antenne 2 du 17 juillet censé relater l’intervention du Président de la République devant le Sénat et le comparer avec le contenu réel du discours.

[xi] On pourra par exemple réécouter les journaux d’Amélie Perrier (par ailleurs brillante journaliste) sur France Culture avant le premier tour de la présidentielle, le magazine Interception sur France Inter le jour même des élections le 7 mai 2017 ou « les matins » de septembre 2017 au moment de la question des ordonnances.

[xii] Source https://www.collectivites-locales.gouv.fr/files/files/statistiques/brochures/chapitre_1_-_les_chiffres_cles_des_collectivites_locales_0.pdf

[xiii] On peut repenser à la sidérante intervention de Christine Angot lors de l’Emission Politique de France 2 du 23 mars 2017 face à François Fillon, dans laquelle, d’ailleurs, le CSA ne trouve aucune anomalie !

[xiv] On pourra par exemple examiner le rendu médiatique des éternelles polémiques sur la sélection à l’entrée de l’université. À force de n’entendre que les opinions assénées de quelques idéologues ou leaders étudiants refusant toute prise en compte des compétences (même dans les sections sportives ou la solution de tirage au sort ou équivalent minitel est en place depuis 1994 !), on est arrivés au comble de l’injustice : le tirage au sort. On peut noter les efforts dans ce domaine de C dans l’air ou du journal La Croix, qui restent des exceptions.

[xv] Il suffit de voir la rage qu’a provoqué dans le monde des médias, le rappel par notre nouveau Président de la République de la nécessaire séparation entre le pouvoir politique et les médias.

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