Pourquoi le Coronavirus s’attaque à certains pays

« Il existe pour chaque problème complexe une solution simple, claire et fausse. »
H. L. Mencken

On a tout dit sur le Covid19, ou presque. Qui sont les personnes les plus exposées ? Pourquoi certains pays sont-ils épargnés ? Quelle est l’influence du tabac, du poids ou de la tension ?  Y aura-t-il une deuxième vague ? Quand trouvera-t-on un vaccin ?…

D’innombrables voix expliquent qu’elles savaient ce qui allait arriver et ce qu’il aurait fallu faire. Une kyrielle d’idéologues ont une explication simple des causes… Et tous ont une solution évidente pour le futur. D’autant plus évidente d’ailleurs que l’idéologie ou l’ignorance caricature la réalité.

Or la réalité est complexe et demande, pour être approchée, du temps, de la modestie, du travail et du jugement…entre autres. Que peut-elle devant la vénéneuse séduction des 280 caractères de twitter, des 2 minutes des informations télévisées ou des 5 minutes de la radio ? Que peut-elle devant l’addiction généralisée à l’émotion, au spectaculaire, à l’instantané ? Que peut-elle devant l’ignorance péremptoire des réseaux sociaux, de prétendus experts ou la superficialité de certains journalistes ? Que peut-elle devant l’incapacité ou l’inappétence de beaucoup à lire plus de 15 lignes, surtout sans photos ni couleurs ?

Nous allons malgré tout essayer ici de proposer quelques constats simples et d’analyser plus avant le plus troublant d’entre eux : les pays occidentaux les plus touchés sont également ceux aux finances publiques les plus dégradées comme si le Coronavirus s’attaquait surtout aux états qui ont des comorbidités économiques. (Voir tableau 1, vous pouvez faire glisser le tableau à l’aide des curseurs et effectuer des tris sur colonnes par le tri avancé uniquement ).

Quelques constats simples[i]

– Nous habitons une seule et même planète et, mondialisation ou pas, capitalisme ou pas, les pandémies n’ont pas attendu l’avion pour se répandre [ii].

– Il n’existe pas d’institutions efficaces pour piloter notre planète[iii].

– Toutes les espèces animales du monde voient leurs concentrations limitées, soit par des prédateurs, soit par des épidémies. L’espèce humaine ne fait donc pas exception à la règle.

– Tous les populistes, nationalistes, et autres promoteurs de solutions simplistes et miraculeuses pour l’avenir de leurs peuples, ont brillé par leur obstination à nier la réalité avant d’être emportés par elle[iv]. Leur formidable échec est une leçon pour tous ceux qui auront encore la chance d’élections libres.

– Les dictatures, pour qui la seule vérité tolérable est au service de leur pouvoir, sont non seulement funestes pour leurs peuples mais dangereuses pour toute la planète[v].

– Quelles que soient les promesses faites ici ou là, nous sortirons de la crise plus pauvres (ou moins riches) et plus endettés, et les moyens d’investir seront plus limités.

– Les crises révèlent les personnalités de chacun et la solidité des organisations. Elles séparent aussi ceux qui cherchent des solutions de ceux qui cherchent des failles[vi].

– Le comportement globalement admirable de certains, soignants ou non, montre à quel point la plupart des humains sont capables d’engagement lorsqu’ils adhèrent à leur travail, qu’ils raisonnent en termes de mission plutôt qu’en termes de temps et qu’ils en obtiennent reconnaissance, même symbolique.

– Le comportement déficient de certaines organisations montre a contrario la défaillance de leur administration.

– C’est quand l’hiver approche que les cigales reprochent aux fourmis de n’être pas prêteuses[vii]

– Dieu, s’il existe, ne semble pas aimer les évangélistes[viii]

Essayons maintenant d’observer précisément quelques aspects de la réalité (française) pour tenter ensuite d’analyser le lien entre Coronavirus et finances dégradées.

Sur le système de santé français

(chiffres détaillés dans le tableau 2)[ix]

Tous les poncifs sur le système de santé français sont répétés comme des mantras, en particulier sur son supposé manque de moyens. Examinons les faits :

  • Nous dépensons pour notre santé une part très élevée de notre richesse nationale : la 1ere de l’Union Européenne en % du PIB, la 3e de l’OCDE, supérieure à celle de l’Allemagne depuis 10 ans. Cette part a plus que doublé depuis 1970.
  • Mais, en montant par personne, ces dépenses (7e de l’UE) sont inférieures à celles de l’Allemagne (…car nous sommes moins riches qu’eux !) sauf pour les hôpitaux où les budgets (4e de l’UE) sont supérieurs à ceux des allemands et ce, depuis plus de 10 ans. Cela pose la question de l’emploi de ces fonds alors que l’hôpital aurait moins de personnels, moins bien payés, moins de matériels…. On peut malgré tout constater que le dimensionnement du système de santé doit être adéquat puisqu’il a permis d’absorber sans catastrophe cette crise centenaire[x].
  • En France le nombre de lits d’hôpitaux (6/1000hab qui a baissé de 0.5 en 10 ans du fait du développement des pratiques ambulatoires) est inférieur à celui de l’Allemagne (8) mais supérieur à la moyenne de l’OCDE (4.7) et très supérieur à ceux des pays nordiques souvent cités en exemple (entre 2.2 en Suède et 3.3 en Norvège). Le taux d’occupation de ces lits est dans la moyenne (75%) bien que la durée de séjour moyen (9.9 j) soit la plus importante de tous les pays de l’UE.
  • Le montant de reste à charge des familles est le plus bas des pays à système de santé développé et inférieur de 34% à celui des allemands.
  • La France, à budget équivalent, dispose de moins de médecins par habitant que l’Allemagne. En 2017 elle n’en diplômait toujours pas autant (9.1 pour 100000 habitants contre 13.2 dans l’OCDE). Il est difficile de comparer les rémunérations des médecins compte tenu des différences de statuts et de spécialités, mais il semble que les médecins hospitaliers spécialistes salariés soient moins bien rémunérés que dans les pays développés de l’UE mais nombre d’entre eux ont également une activité privée pas toujours acceptée ailleurs. La France dispose également d’un nombre d’infirmiers en forte progression depuis 2000 (de 6.5/1000hab à 10.5 aujourd’hui) largement au-dessus de la moyenne de l’OCDE (8.8) mais inférieur à l’Allemagne (12.9). Les infirmiers y sont sensiblement moins bien payés, tant en rapport au salaire moyen du pays, qu’en parité de pouvoir d’achat. Compte tenu de cette faible attractivité, nous attirons un pourcentage de médecins et d’infirmiers formés à l’étranger très inférieur à nos voisins[xi].
  • Nos dépenses de pharmacie et d’analyse sont les 3e de l’UE et nous sommes de très loin le pays qui rembourse le mieux ces dépenses (87%) juste devant l’Allemagne (84%) et très loin devant la moyenne de l’OCDE (61%). Nous avons beaucoup plus de pharmaciens que l’OCDE (104 pour 1000 hab contre 83) ou que l’Allemagne (65) et nous utilisons beaucoup moins de génériques en volume (30% contre 52% pour l’OCDE et 82% pour l’Allemagne).
  • Les dépenses de prévention ne représentent en France que 2% des dépenses de santé contre 3.1 en moyenne pour l’UE.
  • Notre espérance de vie et notre espérance de vie en bonne santé (3e de l’UE) sont supérieures à celles de l’Allemagne. Ces chiffres sont obtenus bien que la France soit 3e sur 36 pays de l’OCDE pour la consommation d’alcool et 4e pour le nombre de fumeurs. Un examen plus général montre que les dépenses de santé ne sont pas un déterminant essentiel de ces espérances de vie ni des indices de qualité globale du système.
  • On terminera ce rapide survol en constatant que le nombre de travailleurs du secteur des soins de longue durée (2.3 pour 100 personnes de plus de 65 ans) est extrêmement faible par rapport à la moyenne de l’OCDE (4.9) et à l’Allemagne (5.1).

Une seule chose est donc certaine : le système de santé ne souffre donc pas d’un manque d’effort financier de la nation mais de l’incompétence de ses gestionnaires depuis des décennies :

  • Sous-dimensionnement du nombre de médecins de ville qui surcharge inutilement l’hôpital,
  • Monopole des médecins sur tous les actes, et poids de leur lobbying que tous les gouvernements redoutent,
  • Dépenses de pharmacie et d’analyse  élevées,
  • Choix d’un très fort taux de remboursement qui laisse moins de moyens pour le soin et incite à l’irresponsabilité,
  • Tarification à l’activité qui a multiplié les actes peu utiles et le choix pâr les personnels des actes les mieux tarifés (mais les systèmes précédents avaient aussi d’importants défauts) et surchargé artificiellement les hôpitaux,
  • Insuffisance de prévention sur les causes de maladies (alcool, tabac…),
  • Millefeuille excessif de structures administratives qui cachent leur absence  d’autorité sous d’infinies procédures kafkaïennes, (mais la toute puissance des mandarins n’était pas non plus la panacée)
  • Influence des autres lobbys (pharmaceutiques, associatifs…),
  • Judiciarisation ridicule qui paralyse tout le monde…

L’avenir du système de santé ne s’écrira donc pas en déversant sans compter plus de milliards que l’on n’a pas, mais plutôt en réfléchissant à ce que l’on en fait.

Sur les grands équilibres français

(chiffres détaillés dans le tableau 3)

Là aussi, les poncifs sont répétés en boucle, imaginant une dette sans conséquences ou des prélèvements fiscaux qui devraient être largement augmentés dans un pays « aussi riche que la France ».

La France produit le 10e PIB mondial, dépassée depuis 2003 par la Russie, le Brésil, l’Indonésie et le Royaume Uni. Le PIB par tête est le 18e de l’OCDE, inférieur de 15% à celui de l’Allemagne, alors qu’il était le 13e en 1982 presque identique à celui de l’Allemagne.

Notre balance des paiements est déficitaire depuis 2006 (record battu uniquement par le Royaume Uni – 1983 – et les États-Unis – 1981 -), traduisant ainsi notre faible compétitivité à l’exportation et notre reconnaissance de la compétitivité des produits importés.[xii]

À entendre la rumeur, il n’existe pas en France un seul service public qui ait suffisamment de moyens, et pourtant :

  • La masse salariale de la fonction publique française était en 2017 de 12.7% du PIB (4e de l’UE), contre 7.5% en Allemagne.
  • Rapporté au PIB, le taux de recettes fiscales et sociales en 2017 est le premier de l’OCDE à 46,1% alors que l’Allemagne est à 37.6%[xiii]. Nous n’étions que 8e en 1974 à 33.7% derrière l’Allemagne (34.9%). En moins de 50 ans, la part de revenus que nous consacrons aux recettes fiscales et sociales a augmenté d’un gros tiers sans que la satisfaction apparente de la population ni des agents de ces services ne se soit améliorée, bien au contraire.
  • Malgré ces recettes fiscales extraordinaires, nous avons le 5e déficit public de l’OCDE, mais surtout nous sommes recordman du monde en termes de durée de déficit. Notre dernier budget en équilibre était celui de 1974 : 46 ans de déficit public ! Dans les 11 dernières années, l’état et les collectivités ont dépensé environ 900 milliards d’euros qu’ils n’avaient pas, entièrement financés par l’emprunt et certains parlent de rigueur !
  • Conséquence logique, notre dette publique (la 7e de l’OCDE) qui était identique à celle de l’Allemagne en 2007 (65% du PIB) était en 2018 de 98% du PIB contre 61% en Allemagne ! Compte tenu de cela, les allemands paient sur leur dette un taux d’intérêt inférieur à celui de la France d’environ 0.5% (c’est peu mais cela représente plus de 10 Milliards d’Euro par an, plus que le budget de la justice). En 2017 les intérêts de cette dette française étaient d’environ 40 milliards d’euros par an (un peu plus que le budget de la défense).

La dérive des compte publics est donc impressionnante, sans montrer une efficacité supérieure à celle de nos voisins, alors que les rengaines sur l’austérité continuent à se propager. Nous allons essayer d’en extraire quelques déterminants.

 Quelques déterminants de la dérive

(chiffres détaillés dans le tableau 4)

L’horaire de travail annuel par actif occupé a baissé de 25% depuis 1970, 16% depuis 1981. Il est maintenant l’un des plus faibles de l’OCDE (supérieur cependant à celui de l’Allemagne compte tenu de la différence de fréquence des emplois à temps partiel) mais le PIB par heure de travail, donc la productivité, est dans les 10 premiers de l’OCDE, juste devant l’Allemagne.

Le taux d’emplois à temps partiel est l’un des plus faibles des pays à niveau de vie élevé de l’OCDE, inférieur à la moyenne de l’OCDE (14% contre 16.5%) et très inférieur à celui de l’Allemagne (22%). Contrairement à une idée reçue, il est inférieur à ce qu’il était à la fin des années 1990 et en baisse sur les 3 dernières années. Par contre seuls 60% de ces temps partiels sont choisis (dans les 3 derniers de l’OCDE contre environ 90% en Allemagne). Enfin la France compte un taux de CDD élevé, (16.8%[xiv] en augmentation quasi constante depuis 1997) largement supérieur à celui de l’OCDE (11.7%) ou de l’Allemagne (12.6% inférieur à ce qu’il était en 2000)

En fait la statistique la plus discriminante est le nombre d’heures produites par personne (et non par actif occupé) : en 1970 et en 1981, la France était à peu près au niveau de l’Allemagne, dans la moyenne de l’OCDE. En 2018, la France est dernière de l’OCDE, aux deux tiers de la Suisse, aux trois quarts du G7, 17% en dessous de l’Allemagne !!!

Avec un peu plus de détail, le taux d’emploi des natifs est de 66.5% en France contre 77.5% en Allemagne et celui des non natifs de 58,5% contre 69.5%.

En 1980, les dépenses sociales en France étaient 7e de l’OCDE à 20,1% du PIB derrière l’Allemagne qui était à 21,8%. En 2005, nous avions conquis la 1ere place à 28,7% devant l’Allemagne à 26,2%. En 2017 nous avons explosé les compteurs, toujours 1er, à 31.8% contre 25.1% à l’Allemagne !

Ces écarts proviennent essentiellement du coût des retraites où nous sommes 3e de l’OCDE derrière la Grèce et l’Italie (des exemples de bonne gestion !), très largement devant l’Allemagne (15% du PIB contre 10% en Allemagne en 2017). Et ces écarts ne proviennent pas d’une différence de taux de personnes âgées (nous sommes en dessous de l’Allemagne), mais du fait que nous sommes champions toutes catégories pour l’âge réel de départ à la retraite le plus faible, 3 ans plus tôt que les allemands, 5 ans en dessous de la moyenne OCDE pour les hommes, 3 pour les femmes, 9 ans plus tôt que les portugais (5 pour les femmes) et… 12 ans plus tôt que les coréens ! Et de plus, notre taux de remplacement (montant pension/dernier salaire) est supérieur à la moyenne (15% de plus que l’OCDE et 20% de plus que l’Allemagne) !

L’une des autres différences majeures entre la France et le reste de l’OCDE est le nombre extrêmement élevé de communes (le 2e de l’OCDE à 21 communes/100000hab en 2014, contre 5.2 en Allemagne) et l’incroyable millefeuille administratif qui superpose les couches, sans distinction claire de leurs attributions. Les conséquences sont multiples mais on peut citer une concurrence inutile et couteuse entre collectivités, (on peut penser, par exemple, à l’avalanche de masques qui nous arrivent, en retard, de toutes les collectivités, alors que chacun a eu de temps de s’en fabriquer et qu’ils sont disponibles dans les grandes surfaces) une déresponsabilisation de chaque échelon, des sureffectifs importants, des procédures de décisions byzantines et la tendance de nombre d’élus à lancer plutôt des projets à fortes participations des autres couches (on vante à la population le taux de « subventions ») que des projets réellement intéressants pour leur collectivité.

Quelques réflexions sur cet ensemble

Bien entendu cette débauche de dépenses publiques présente quelques avantages. En France le « taux de pauvreté à 50% »[xv] (8.3%) est plus faible qu’en Allemagne (10.1%), les inégalités de revenus après transferts sociaux aussi, tout comme les inégalités de patrimoine[xvi]. Et les Français, pessimistes en tout par rapport à leurs voisins, sont en tête de l’OCDE pour la satisfaction relative à l’équilibre travail – vie privée, on les comprend !

Mais cette débauche a aussi deux inconvénients majeurs :

  • Elle nous affaiblit peu à peu vis-à-vis de nos voisins et néanmoins concurrents.
  • Elle nous pousse, comme une drogue, à traiter chaque problème par l’invention de quelque dépense ou quelque réglementation supplémentaire.

Bien rares sont en France les interrogations sur la pertinence ou l’efficacité d’une dépense ou d’une réglementation, et pourtant….

  • Les multiples exonérations de TVA (travaux, restauration, logements locatifs…), de charges sociales (heures supplémentaires…) ou d’impôts (personnel à domicile…) n’ont guère d’efficacité, mais répondent à des groupes de pressions efficaces ou à une limitation des activités « au noir » que l’on n’a pas l’autorité morale de contrôler autrement[xvii]. Leur complexité augmente néanmoins les fraudes diverses et le taux de recouvrement réel de la TVA[xviii] est dans la moyenne basse de l’OCDE et 7% en dessous de celui de l’Allemagne.
  • 126 dispositifs (en 2016, source OCDE) de réduction fiscale sur les placements financiers des ménages (livret A, PEA, assurance vie…) infantilisent les contribuables et réduisent les bases fiscales en conduisant à des taux d’impôts élevés, sans efficacité sociale ni économique aucune.
  • Le concours Lépine des politiques réglementaires et sociales des 40 dernières années nous a conduits à plus de chômage que nos voisins, une entrée des jeunes dans le monde de l’emploi plus difficile, une augmentation du taux de CDD, tant il est vrai que la rigidité induite conduit les employeurs à beaucoup plus de précaution dans l’embauche, marginalisant plus encore les publics en difficulté.
  • L’irréalisme fiscal des mêmes dernières 40 années, en nous écartant des pratiques de nos concurrents, a lourdement pénalisé l’industrie et les technologies d’avenir[xix]. On peut d’ailleurs penser que la réaction plus rapide de l’Allemagne concernant les masques et les tests tient aussi à la puissance de son industrie qui n’avait pas été affaiblie par des politiques aussi utopistes.
  • La rigidité de l’affectation des budgets dans l’administration conduit chaque chef local à se battre pour garder ses effectifs plutôt que de chercher des moyens efficaces pour remplir ses missions[xx], et donc à inventer des prestations sans aucun intérêt, ou à produire sans cesse des textes, normes, prescriptions… qui ne servent qu’à justifier l’existence de son service.
  • La dépersonnalisation totale des procédures de gestion des ressources humaines publiques, sans hiérarchie réelle, à l’abri d’un statut que tous les métiers ne justifient pas, conduit à une mobilisation et une motivation très inégales des personnels.
  • On peut constater que cet ensemble de dysfonctionnements conduit à une forte majorité de projets publics qui n’aboutissent pas ou alors avec des retards ou des dépassements de budgets abyssaux.[xxi]

Revenons au lien avec notre Covid

Depuis bien longtemps, les français méprisent le réalisme, lui privilégiant le panache, la superbe ou la séduction des grandes idées. Sans remonter à Vercingétorix et à sa glorieuse défaite, on peut citer le génie du Général de Gaulle qui fit admettre aux alliés et croire aux français qu’avec 2% des effectifs des 3 autres alliés[xxii], la France était l’un des 4 vainqueurs de l’Allemagne.  On peut également penser aux immenses succès pour notre fierté nationale que furent la ligne Maginot, le paquebot France, le Concorde… On peut aussi se souvenir de l’influence de la pensée communiste qui fit du PCF le premier parti de gauche en France de 1945 au milieu des années 1970 malgré Budapest, malgré l’invasion de Prague, malgré les échecs étincelants du stalinisme. On peut aussi rester perplexe sur la séduction sur l’intelligentsia et la jeunesse du grand bond en avant et de la révolution culturelle maoïstes et leurs dizaines de millions de morts dans les années 60-70.

Mais la crise pétrolière de 1973 et les difficultés qui s’en suivirent séparèrent définitivement les Français de tout réalisme : ainsi, à l’inverse de tous nos voisins, l’âge de la retraite, fixé depuis 1945 à 65 ans[xxiii], est ramené à 60 ans en 1983[xxiv] sabordant pour plusieurs décennies des finances publiques déjà en difficulté et méprisant les conséquences durables sur la compétitivité de nos industries.

Depuis cet acte fondateur, la puissance publique se comporte comme une entreprise en difficulté jamais redressée : faute de compétitivité, céder à toutes les demandes des clients (ici l’usager ou l’électeur), augmenter ainsi les pertes et laisser croire aux clients les plus exigeants que tout est possible, les incitant ainsi à demander toujours plus. Pressurer les clients moins virulents jusqu’à les dégouter… Mentir et compliquer l’organisation pour diluer les responsabilités, et répandre ainsi la méfiance. Centrer tous les efforts sur l’apparence et l’immédiat. Prendre de fortes décisions sans jamais les appliquer. Négliger tous les problèmes difficiles et le moyen terme.

Quarante ans de ce fonctionnement ont construit une population adolescente, gâtée, exigeante, méfiante, égocentrique, rebelle, insatisfaite, utopiste, indécise, en un mot irréaliste[xxv]. Une population dont une forte part veut plus de pouvoir d’achat et moins de travail, plus de production relocalisée mais sans hausse de prix, plus d’investissements mais moins d’investisseurs, plus d’emplois mais moins de patrons, plus de prestations mais moins d’impôts, moins de CO2 mais sans nucléaire, plus d’écologie mais autant de confort, plus de démocratie mais moins de responsabilité, un vrai développement du tiers monde mais sans import de leurs productions, une vie à crédit en crachant sur les prêteurs, l’exigence de la solidarité des peuples plus forts  en leur expliquant à quel point notre modèle doit être une lumière pour eux. Une population encouragée dans cette utopie par la faiblesse des pouvoirs successifs devant les groupes de pression[xxvi], par l’infantilisation dont elle est l’objet de par une administration totalitaire et lointaine[xxvii], par des dispositifs d’aide qui enferment plus souvent les publics défavorisés dans leur pauvreté qu’ils ne les aident à en sortir, par des médias soumis à une si vive concurrence qu’elle les contraint à maintenir leur audience par une addiction au spectaculaire, à l’anecdotique, aux formules chocs et aux cris et colères de n’importe qui[xxviii].

Chacun sait comment finit habituellement cette séquence (bien entamée en France) : par la confiance donnée à des simplistes sans scrupule qu’ils s’appellent Trump, Johnson, Bolsonaro, Salvini, Bepe Grillo, Orban, Puigdemont, Netanyahou, Khomeyni, Erdogan, Poutine, ou les nationalistes flamands… des simplistes dont les programmes sont construits sur les mêmes bases, dénigrement des élites, négation du réel, responsabilité de l’étranger et de la finance, pseudo-défense du peuple profond, repli nationaliste et retour à la grandeur passée… et dont les résultats sont invariablement catastrophiques depuis des siècles[xxix].

Se peut-il que le lien entre la dégradation des finances publiques et le succès du coronavirus tienne à l’irréalisme des peuples? (l’Italie, les Etats-unis, l’Espagne et le Royaume unis, présentent à leur manière des symptômes voisins) Un irréalisme construit par la négligence des finances publiques, et  l’incapacité conséquente des gouvernements à travailler sur le fond, conscients de la gravité de la situation et du recul de leurs pays devant la montée de pays émergents plus dynamiques, mais effrayés des réactions de leurs médias et de leurs peuples à toute tentative de retour au réel.[xxx]

Et maintenant, tout va changer ?

Tant de voies d’avenir nous sont proposées, de l’économie verte et décarbonée, à la décroissance vertueuse (!), en passant par le retour au local, la fin de la mondialisation, la fin de l’Europe ou son renforcement, l’augmentation du pouvoir d’achat, la fin du capitalisme, la fin des inégalités, la fin de la rigueur (!), la fin de l’exploitation des salariés ou finalement, le retour au monde précédent… avec ou sans effort selon les interlocuteurs[xxxi].

Certains de ces choix sont possibles, surtout s’ils sont partagés par nos amis et concurrents, mais tous ne sont pas compatibles, aucun n’est gratuit et tous auront des contreparties, pour nous et pour nos enfants.[xxxii]

L’optimisme imaginerait que ces choix soient débattus, que leurs conséquences soient discutées, qu’une information claire soit délivrée à chacun, en un mot que le dialogue remplace les colères, les hurlements et les imprécations et que le réalisme redevienne une option.

Le pessimisme craindrait que la France s’ajoute à la trop longue liste des démocratures populistes.

Et si le coronavirus nous  rendait adultes ?

 

Notes

[i] Tous les chiffres donnés ici sont issus des tableaux comparatifs de l’OCDE accessibles par le lien https://stats.oecd.org/Index.aspx?lang=fr&DataSetCode=PDB_LV ou d’Eurostat où chacun pourra trouver tous détails souhaités sur les méthodes de calcul et refaire les tableaux qu’il souhaite. D’une manière générale, les valeurs en montant sont exprimées en parité de pouvoir d’achat entre les différents pays et les séries chronologiques en monnaie constante.

[ii] On pourra lire un rapide résumé historique sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Pand%C3%A9mie

[iii] Pensons par exemple à la paralysie complète de l’ONU, aux insuffisances de l’OMS ou à la difficulté de décision de l’Europe, toutes bloquées par l’intransigeance, l’idéologie ou la stupidité de certains dirigeants nationaux.

[iv] Pour ne citer que ceux du moment, Donald Trump, Boris Johnson, Jair Bolsonaro mais l’on peut penser à tant d’anciens qui sous l’acclamation des foules, promettaient aussi le bonheur à leur peuple : Lénine, Khomeini, Mussolini, Mao Tsé-toung, Hitler, Pol pot  ….

[v] Il suffit de voir comment la rétention d’information de la Chine a favorisé le développement de la pandémie et comment elle a persisté, avec l’OMS, à défendre, par exemple, le maintien du trafic aérien, en niant longtemps des risques de contamination inter-humaine, par exemple  https://www.rtbf.be/info/societe/detail_coronavirus-l-ambassadeur-de-chine-en-belgique-en-appelle-a-la-raison-et-au-calme?id=10425900 ou https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-covid-19-qu-en-est-il-des-liaisons-aeriennes-entre-la-france-la-chine-et-l-italie_3841127.html

[vi] On pense bien entendu en France différences d’attitudes des différents syndicats, des différents médias (particulièrement publics) et des différentes personnalités politiques, mais la remarque vaut pour chacun d’entre nous.

[vii] Chacun s’étonne que les pays du nord de l’Europe (qui ont demandé à chaque citoyen des efforts importants durant des années pour maintenir ou rétablir leur situation financière), refusent de garantir les dettes (abyssales) des états du Sud qui ont laissé dériver leur situation depuis des décennies et refusent de surcroit la moindre contrainte sur leur gestion. Imaginons, juste un instant qu’on demande aux français de garantir, sur leurs économies, la dette de l’Italie…

[viii] Voir https://www.franceculture.fr/societe/covid-19-le-nombre-de-cas-au-rassemblement-evangelique-de-mulhouse-largement-sous-estime

[ix] On pourra trouver des développements plus importants dans

  • Panorama de la santé 2019 de l’OCDE disponible gracieusement en ligne
  • Profils de santé par Pays 2019 de l’UE disponible gracieusement en ligne
  • Les dépenses de santé en 2018 de la DRESS disponible gracieusement en ligne

[x] Le fait que dans une telle crise les personnels doivent faire des efforts n’est pas très différent de la situation des pompiers, des policiers ou de l’armée dans des situations équivalentes

[xi] Mais le débauchage de médecins de pays en voie de développement, qui en manquent tant, est-il un idéal ?

[xii] Il est à noter que si chaque français préférait les produits fabriqués en France (même plus chers), ils y seraient toujours fabriqués. Il ne sert à rien de faire porter le poids de nos choix individuels sur l’on ne sait pas quel pouvoir occulte.

[xiii] Il s’agit là des seules recettes fiscales et sociales obligatoires, en fait les recettes publiques sont de 53.6% du PIB et les dépenses publiques de  56.4%.

[xiv] Les chiffres ridicules proclamant que 90% des embauches sont en CDD proviennent d’une erreur de raisonnement : imaginons un pays à 2 habitants. L’un est en CDI, l’autre voit s’enchainer dans l’année 99 CDD. On obtient bien 99% d’embauches en CDD, mais seule 50% de la population est en CDD. Or les causes de CDD ne sont pas toutes liées à la seule cupidité des patrons : saisonniers des stations de ski, des stations balnéaires, de l’agriculture, des ventes et livraisons de Noël, des feux d’artifice du 14 juillet…Intermittents du spectacle…

[xv] Ce seuil de pauvreté est de 50% du revenu médian après transferts sociaux (855€ net en 2018). L’INSEE calcule également un seuil de pauvreté à 60% qui est donc de 1026€ par mois. La faiblesse de cette méthode de calcul est que toute augmentation des salaires augmente mécaniquement le nombre de « pauvres ». À titre de comparaison (et de réflexion) on utilise pour les pays en développement un seuil de pauvreté absolue qui est de …2$ par jour.

[xvi] Ces inégalités sont mesurées par

  • Le Coefficient de Gini disparité de revenu après impôts et transferts sociaux 2016 : France 0.291, identique à l’Allemagne et mieux que zone euro (0.305), l’OCDE (0.313), ou les Usa (0.391)
  • Le Coefficient de Gini disparité de richesse (patrimoine net moyen/ patrimoine net median) : France 2.14, très inférieur à l’Allemagne 3.52, mieux que la zone euro 2.44, l’OCDE 2.57 ou les USA 8.16

[xvii] On peut lire, dans ce même blog https://www.loeilpantois.fr/wordpress/un-monde-danges-et-de-nuages/

[xviii] il s’agit d’un taux par rapport aux recettes escomptées de TVA, au taux théorique, sans exonération ni fraude.

[xix] Ce chapitre à lui seul mériterait un long développement. On pourra lire sur ce sujet https://www.oecd.org/fr/economie/etudes/France-2019-OCDE-etude-economique-synthese.pdf

[xx] Dans l’actualité, la Réserve sanitaire est un bon exemple (8 personnes depuis des années) qui a été particulièrement inefficace et doublée en quelques semaines par une appli disponible sur smartphone et développée par la startup Medgo

https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-la-reserve-sanitaire-sous-utilisee-malgre-des-besoins-criants_3907271.html

[xxi] Bien sûr cette démonstration ne remet pas en cause la nécessité d’immenses plans de soutien et de relance après cette crise, mais constate que cela aurait été plus facile si nous avions géré nous finances avant la crise et qu’il sera absolument nécessaire de revenir un jour à une gestion plus saine après la crise

[xxii] De surcroit entièrement équipés par des matériels américains, voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Seconde_Guerre_mondiale

[xxiii] Alors que l’espérance de vie à la naissance était de 63.4 années pour les hommes et 69.2 années pour les femmes

[xxiv] Alors que l’espérance de vie est de 74.8 années à la naissance

[xxv] On peut penser bien sûr à la CGT, la FSU ou SUD pour qui la capitulation du partenaire est plus importante que le résultat obtenu. On peut aussi penser à tous les crétins qui pensent résoudre les situations par des plaintes individuelles contre les ministres en exercice…

[xxvi] On entend souvent par là les grandes entreprises, mais les associations, les extrémistes, les syndicats professionnels, ouvriers ou patronaux, les religions, les enseignants, les avocats, les médecins, les transporteurs, les agriculteurs… sont aussi des groupes de pressions extrêmement puissants

[xxvii] a-ton progressé depuis les batailles de Crecy (1346) et  d’Azincourt (1415) où l’armée française, largement supérieure en nombre, protégée par de lourdes cuirasses et armures fut défaite par une armée anglaise moins nombreuse et composée essentiellement d’archers légers.

[xxviii] On peut citer à ce titre le journal de France 2 qui a donné longuement la parole à une femme qui décrivait par le menu les risques qu’elle encourait en travaillant à domicile sur un siège moins ergonomique que celui de son bureau !!!!

[xxix] On pourra relire avec intérêt les discours de Pierre Laval et de Pierre Etienne Flandin à l’assemblée nationale le 10 juillet 1940 pour faire voter la loi constitutionnelle donnant les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain

[xxx] On peut noter, qu’avec quelques maladresses certes, Emmanuel Macron s’était attaqué publiquement ou plus discrètement à nombre des problèmes soulevés ici mais un peu de malchance et l’irréalisme d’une partie notable de la population laisse mal augurer de la suite.

[xxxi] On peut quand même noter que ces multiples voies si souvent citées, proposent plus de fins que de perspectives…

[xxxii] De toute éternité, les meilleurs stratèges furent des pragmatiques qui ont examiné la réalité d’une situation, de leurs forces, de leurs faiblesses et de celles de leurs adversaires avant de construire des plans, même très ambitieux, autour de cette réalité. Les autres, ont souvent vu leurs chimères s’écraser sur le mur des réalités.

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