Texte de Gilles

Papa est mort, à 93 ans, brutalement comme il l’avait souhaité, serein, libre, autonome créant la stupeur chez tous, tant l’âge semblait l’épargner.

Un immense livre se ferme, un livre d’humanité, de famille, d’amitié, de tolérance, de curiosité, d’indépendance, de liberté, d’énergie, de frugalité, de pudeur, de volonté, un livre qui nous a construits et accompagnés depuis notre enfance, un livre qui fit, avec Maman, notre bonheur.

D’une jeunesse qui connut la crise de 1929, la montée des fascismes, 5 ans de guerre et ses privations, il avait retenu la nécessité du dialogue et compris l’importance du politique, capable du pire quand on l’abandonne à l’exaltation des passions.  Il fut notamment, durant 24 ans, conseiller municipal de Bellême.

Des auberges de Jeunesse de la libération, il retint la force de l’amitié et du collectif, le sens du devoir, le respect d’autrui, la nécessité de l’engagement concrétisé au sein de l’Union Sportive de Bellême, de l’amicale laïque, des instances vétérinaires et de nombreuses autres associations.

Des années noires, il retint la frugalité, l’horreur du gâchis, l’écologie avant l’heure, la capacité à apprécier chaque instant, la nécessité de l’effort.

Mais Papa, c’était aussi :

-L’insatiable curiosité aux autres, au monde, à la découverte, aux voyages.

-L’indépendance et la liberté, d’action, de pensée, de parole jusqu’au canular, voire à l’insolence quand l’autorité lui paraissait absurde.

-Le devoir, notamment dans un travail acharné, qui ne semble pas avoir nui à sa santé et qu’il sut concilier avec la famille, l’engagement associatif ou communal, la prise de responsabilités.

-La capacité ferme à faire grandir son entourage et à éduquer les enfants plutôt qu’à les séduire, ce que nous n’avons pas toujours apprécié à sa juste  valeur sur le moement.

-L’écoute, la capacité au dialogue pacifié avec les interlocuteurs de toutes opinions, et la modération qui firent de lui un arbitre recherché.

-Enfin, l’optimisme et l’efficacité dans l’action teintés d’une pessimiste lucidité dans la réflexion.

Le monde actuel lui paraissait parfois bien loin de l’idéal de ces années-là.

Merci à tous d’être ici aujourd’hui, pour partager avec nous ces souvenirs.

Son bonheur était simple et il avait retenu le secret du Renard du Petit Prince : « on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux ». J’ajouterai même, sans risque de le trahir, « et indescriptible par les mots ».

Merci Papa. Dans la boulimie émotionnelle de l’époque, Maman et toi avez choisi les vertus de la frugalité et de la pudeur.

Aux débordements de l’émotion médiatique, vous avez préféré le silence du cœur.

Au verbiage lénifiant et sournois qui la cache, vous avez préféré l’observation lucide de la réalité.

Dans une société d’individualisme égoïste vous avez vécu par et avec les autres. Je ne sais pas si la bonté rend heureux, tu as en tous cas démontré qu’elle rend la vieillesse sereine.

Nous avons compris ton exemple : la vraie liberté n’est pas de suivre ses pulsions, c’est de les maitriser.

Merci Papa, tu resteras dans nos cœurs, toujours, exemple sans doute inaccessible, mais refuge accueillant à nos peines et modérateur de nos envies.

Merci Papa de nous avoir tant aimés. Nous n’oublierons pas.