Texte de Brigitte

Cher Claude,

Je ne sais pas pourquoi j’ai toujours eu un faible pour les hommes au caractère rude. Peut-être parce que, comme certains fruits délicieux, il ne faut pas se fier au premier regard mais regarder sous la coquille, soulever la peau, pour trouver une chaire savoureuse et réconfortante.

Vous vous montriez volontiers –il y longtemps- sous l’aspect d’un homme que la besogne ne rebutait pas, vétérinaire reconnu et très actif menant au pas de charge votre vie professionnelle. Et gardant bien à l’abri, émotions et manifestations de sensibilité. Il fallait tenir bon.

Pourtant, une fraîcheur, une liberté de penser joyeuses et rares, se manifestaient sans cesse, comme mine de rien. Et se sont laissé voir de plus en plus au fil du temps.

M. Petit, mon cher Papé, qui avait eu la finesse de repérer vos grandes qualités humaines et votre sagacité professionnelle –« sagace » est un adjectif qui restera à jamais attaché à vous- Papé donc, qui vous avait proposé de vos associer à lui dans les années 50, disait de vous que vous aviez un humour potache. Certaines de vos blagues sont restées célèbres.

Mais je voudrais vous dire que je garderai de vous un petit détail de notre dernière rencontre, détail qui n’est pas une blague, et qui m’a touchée par sa simplicité, comme un aveu sans fard de votre profonde sensibilité.

Depuis le mariage de JB et Clara, vous avez gardé le poisson rouge qu’ils avaient inclus dans la décoration des tables. Il vivait depuis 4 ans dans un petit bocal sur la table de la salle à manger. Il y a 4 semaines, en arrivant à Caen avec Noé, votre arrière-petit-fils, chez son grand père Papito (votre fils Jean-Claude) pour qu’il y retrouve ses parents JB et Clara, je vous ai entendu dire qu’il y avait une surprise sur la table. Vous aviez apporté avec vous, dans une grande bouteille en plastique qui avait déjà beaucoup servi, votre poisson rouge. Un poisson rouge voyageur, c’est rare.

Et nous avons ri. Mais, avez-vous dit simplement, c’est que vous ne pouviez pas le laisser seul chez vous pendant votre séjour à Caen.

Il n’y avait là aucun humour. Simplement la marque, touchante de spontanéité, de votre attachement à ce minuscule animal.

Vous êtes un homme qui a beaucoup compté dans ma vie. Je crois que nous avons pu nous en parler. Vous avez pu vivre au fil du temps, surtout depuis la mort d’Odette, avec la tendresse et la sollicitude que vous ont manifestées vos enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Vivre aussi des liens paisibles et doux qui vous ont accompagné jusqu’au terme de votre vie. Et j’en suis heureuse.

Vous rejoignez à présent Odette qui vous a tant manqué ainsi qu’à nous tous. Et si vous en avez l’occasion, saluez ceux qui nous ont quittés avant vous.

Brigitte