Claude Meurisse par lui-même

Bien chers tous et toutes, chers amis,

Il y a 20 ans, nous étions à Bayeux pour fêter les 70èmes anniversaires d’Odette et moi. Et je me rappelle vous avoir dit : « la prochaine réunion de famille, on la fera à l’hôtel Meurice, à Paris, surtout que ma filleule Claire, ici présente, y a ses entrées. Alors on a contacté l’hôtel Meurice, on nous a répondu que tout était complet, plein de Qatari et autres Emirati, alors on a décidé de rester entre nous, ici, dans le Perche. Alors nous voici à Bellême.

Début novembre dernier, un certain nombre d’entre nous assistait à l’évènement du siècle, le mariage de Clara et JB (même qu’aujourd’hui ils sont venus à 3). Toutes nos félicitations et nos meilleurs souhaits. Leur bonheur en tous cas rejaillit sur moi.

En ce dimanche de Pentecôte, j’ai la très grande joie de voir réunis autour de moi, et à Bellême, tous les gens qui me sont les plus chers, la quasi-totalité de la famille, venant –pour les plus éloignés- de la frontière belge, d’Antibes, de Carcassonne, de Castres, de Brest, de Montpellier, etc…Sans oublier mes quatre petits-enfants et mes trois arrière-petits-enfants et mes deux filleules. A tous, j’adresse mes remerciements les plus chaleureux et les plus affectueux, votre présence me touche énormément, d’autant que ce déplacement a dû créer, pour certains d’entre vous, quelques problèmes ou  difficultés.

Cette réunion, je la dois avant tout à Gilles et Milène, à Jean-Claude et Marie, à Jacques et Liliane qui en ont pris l’initiative et en ont mené à bien la réalisation. Je les remercie d’avoir transformé un de mes rêves en réalité.

Ils auraient bien pu attendre passivement ma disparition et la traditionnelle réunion de famille qui suit. Ils ont préféré anticiper (mot que Milène affectionne et pratique) et, au moins, je peux y assister et en profiter. Alors encore merci à tous.

J’ajoute que quotidiennement, je suis cajolé, dorloté et même souvent nourri par ces mêmes enfants, frère, leurs épouses…

Je voudrais, si vous le permettez, au risque de heurter certaines personnes, ajouter un petit clin d’œil, de génération à génération. En ce début du 21ème siècle, les liens familiaux se modifient, se distendent, se raréfient ou se diversifient avec la multiplication des familles décomposées, recomposées ou autres, sans parler du mariage pour tous.

Les anniversaires entre copains ça marche. Les pots entre collègues de travail, à l’arrivée, au départ, à la retraite, etc…, ça marche, les cousinades ça marche, la vie associative ça marche, les congrès ça marche, les mails ça a eu marché, ça marche moins bien, supplantés par les tweets, selfies et autres couillonnades de Facebook et compagnie. Moi, mon choix est fait, je préfère de loin ces retrouvailles, ces réunions de familles avec des amis très proches et j’adore cette journée, alors une dernière fois MERCI.

En cette journée de rassemblement percheron familial (tiens, on a recréé le RPF) je voulais avant tout éviter les sujets qui fâchent, toute insinuation ou allusion malveillante, ambigüe ou conflictuelle. Je mets donc mon esprit caustique en bandoulière, et vais chercher autre chose dans ma besace.

Alors de quoi vais-je vous parler ? A force de cogiter, je crois avoir trouvé un sujet consensuel. Devinez…

Sauf erreur de ma part vous êtes venus pour moi, alors je vais vous parler de moi …

Effectivement, beaucoup d’entre vous ignorent tout ou presque de mon parcours, alors pour vous laisser quelques souvenirs, je vais en évoquer ou en esquisser quelques-uns avant la fin de ce parcours.

Né à Alençon le 2-4-25, 33 mois avant mon frère, j’y ai fait des études primaires et secondaires, avec latin, grec, anglais. C’était l’élite à l’époque…

J’étais au lycée un élève moyen, du genre sauteur de haie, c.à.d. évitant la chute en se contentant de notes tournant autour de 10-11.

Jusqu’à mon célèbre bac, repassé en septembre à cause de l’Histoire, une histoire déjà racontée 100 fois : j’avais tiré un petit papier portant 2 mots « Monsieur Thiers ». Devant mon silence, la Prof.- pas sympa – me dit « Vous ne connaissez pas Monsieur Thiers », et moi de répondre naïvement « Non, je n’en ai jamais entendu parler ! » D’où, à la clé, un zéro bien mérité et j’ai repassé ça en septembre..

J’ai alors préparé le concours d’entrée aux Ecoles Vétérinaires. 2500 candidats pour 240 places, et j’ai été admis à Toulouse, comme interne.

Petite parenthèse : c’était en 1943, c.à.d. pendant la guerre, et d’Alençon à Toulouse, il fallait, en train, 2 à 3 jours de trajet avec plusieurs transbordements à pied avec nos valises, à cause des ponts coupés par les bombardements. Des trains bourrés, non chauffés, imaginez un peu. Quatre ans d’école vétérinaire, en plus sans chauffage, ni eau chaude. On a beau dire que c’est Toulouse mais je peux vous garantir que les hivers étaient froids. Une nourriture réduite au minimum et souvent de bien piètre qualité.

Sorti de l’Ecole en 47 à 22 ans sans service militaire mais avec un livret mentionnant « considéré comme ayant satisfait à ses obligations militaires », mariage à Toulouse en mai 49 avec Odette qui préparait alors – avec Jacques Dodeman- le Doctorat en Droit.

Et c’est à partir de cette époque toulousaine que, directement ou indirectement, une profonde amitié – qui se prolonge avec les descendants – jamais trahie depuis 70 ans, s’est nouée avec les Brullé, Dodeman, Laissus, Langlois. C’est d’ailleurs eux qui fournissent le contingent de nonagénaires aujourd’hui. Tout cela part de Toulouse.

Après un an d’assistanat à Flers, j’ai atterri ici à Bellême en 1948, parcourant jour et nuit et par tous les temps la campagne percheronne, au volant d’une jeep de l’armée américaine, non immatriculée plusieurs mois jusqu’à ce que je sois arrêté par une brigade d’un canton voisin alertée par celle de Bellême qui n’osait pas me verbaliser. Et ce jour là j’ai pris un pinceau, de la peinture blanche et j’ai écrit sur le parebrise « 22 » et en plus petit en dessous, « les flics ». Et puis j’ai eu la 1ère 2CV Citroën du département.

Je n’aurai pas l’outrecuidance de comparer cette époque avec l’époque actuelle, mais à ceux qui l’ignoreraient, je voudrais donner un petit aperçu de ces années-là.

La guerre venait de se terminer avec ses deuils, ses prisonniers (les hommes valides étaient rares), ses déportés, ses destructions, ses tragédies, les rationnements pour tout. Les voitures étaient rarissimes, comme les carburants, et pendant les 4 années d’occupation, les allemands les avaient réquisitionnées ainsi que les chevaux. Le téléphone, rarissime aussi, était à manivelle. Il fallait attendre, souvent de longues minutes, avant qu’une opératrice vous réponde.

Bien entendu, télévision et portables étaient inconnus, les routes – surtout en milieu rural – étaient en piteux état, les crevaisons fréquentes, les pannes également.

Les horaires de travail ? La comparaison avec l’époque actuelle est cruelle. Aujourd’hui on croule sous les lois St Bernard. Après la guerre il n’y avait aucune loi ni aucun règlement pour encadrer les horaires de travail, assurer la protection sociale, la santé etc…. C’était comme France Inter, 24H/24, 7j sur 7.

Petite anecdote : Gilles et Jean-Claude sont nés tous 2 à la maison en présence du médecin généraliste, pendant que, de mon côté, 2 urgences m’appelaient dans la campagne.

Pas question de 35h ou 40h, c’était le même régime dans toutes les professions. Jacques et Liliane sont là pour témoigner, le travail passait bien avant les loisirs et chacun s’y attelait avec passion et enthousiasme. C’est probablement pour toutes ces raisons que la fête, ou la nouba, c’est pas mon truc. Je ne me traine d’ailleurs pas avec une étiquette de comique, de marrant, de rigolo, mais plutôt avec une étiquette d’austère, de sévère, de sérieux et même de pas marrant et je dois reconnaitre que l’étiquette correspond au flacon et au produit. Mais mon choix est fait. Avec Odette, mon épouse pendant 60 ans, nous avons toujours préféré les contacts familiaux et amicaux aux grandes fêtes et cette journée d’aujourd’hui, apparemment, je l’adore. Alors, une dernière fois, Merci à tous.

Bref, après 42 ans de clientèle en association à trois et à ce rythme avec des activités municipales et associatives en plus, la retraite est arrivée, à plus de 65 ans, et sans regret. L’épouse, à l’époque, était la collaboratrice dévouée et bénévole, c’ est à dire non rétribuée, jouant un rôle ingrat et capital, de secrétaire et de tampon avec les clients ou les patients.

Bien entendu en vieillissant on a plus de souvenirs que de projets. Mais vieillir, c’est poursuivre une aventure commencée depuis la naissance. Notre corps est un capital, un héritage qui n’a pas été précédé par un testament. Ce capital il faut savoir le gérer, les médecins ici présents ne me démentiront pas. A chacun son dada mais il ne faut pas que le culte du bien vieillir soit une quête systématique qui vous rende zinzin.

J’ai lu récemment un rapport tout à fait officiel concluant qu’on était jeune jusqu’à 42 ans et que le vieillissement commençait à 64 ans. On trouve une bonne dose de vieux qui se veulent jeunes, mais très peu de jeunes qui se veulent vieux. Pourtant, Cicéron disait : « Pour être longtemps vieux, il faut le devenir de bonne heure ». A l’inverse quand on est jeune c’est pour la vie.

Certains reprochent aux gens âgés de voir les choses à travers un prisme déformant concourant au pessimisme.

Pour ma part, à l’instar d’Edith Piaf, je ne regrette rien, et si c’était à refaire je signerais des 2 mains à 98 ou 99% pour que tout se déroule de la même façon. J’ai cité Cicéron, je terminerai par une citation récente de B. Cazeneuve , ancien maire de Cherbourg, donc normand, notre Ministre de l’Intérieur : « Quand ça va bien, c’est pas pour toujours. Quand ça va mal, c’est pas définitif. »

Moi, j’appelle ça de la sagesse !

23 mai 2015