Claude Meurisse par Jacques Dodeman

Et bien voilà. C’est fait. On a 90 ans…

90 ans et plus de 70 ans d’amitié.

Ça a commencé, avec les filles, Odette et Yvette

Odette Molinier, de Carcassonne, Yvette Solanilla d’Agen, en 1942 à Toulouse

Elles étaient cothurnes, elles partageaient une chambre … une chambre ou plutôt un lit. Sous l’occupation, la population de Toulouse avait plus que doublé et les places étaient chères. Elles avaient finalement trouvé un lit, chez de vieux Toulousains bon teint. Le lit était dans un cabinet auquel on ne pouvait accéder qu’en traversant la chambre conjugale. Leurs Toulousains se couchaient tôt, et elles devaient traverser chaque soir   à pas de loup, en pouffant, la chambre où le maitre de maison, qu’elles avaient baptisé Ornifle, ronflait énergiquement sous un énorme bonnet de nuit destiné à le protéger du froid de gueux qui régnait  dans les appartements à cette époque sans charbon. Elles s’entendaient comme larrons en foire. Leur seule dispute  portait sur les couvertures. Odette qui était particulièrement frileuse entassait tout ce qu’elle trouvait, manteaux, coussins, les couvertures les plus lourdes. Yvette,  qui l’était moins, se débattait pour ne pas succomber sous le poids, mais Odette gagnait toujours.

Heureusement il y avait les nuits sans Ornifle, en fin de semaine,  à la belle étoile. Toutes deux s’étaient rencontrées aux Auberges de Jeunesse, baptisées sous le règne du Maréchal. « Camarades de la route ». C’était le seul mouvement de Jeunesse mixte à cette époque. Ailleurs, garçons et filles étaient rigoureusement séparés, réunis seulement par le culte du Maréchal. On s’est reconnus tout de suite. Et on ne s’est plus quittés . On marchait, on chantait, on dansait autour du feu, tard dans la nuit,  et on s’endormait en rêvant d’un nouveau monde sans frontières. Quelques fois terrorisés sur la route par une patrouille allemande, ou hélas française, qui nous arrêtait la mitraillette contre l’estomac, ou a nouveau optimistes à la suite d’une information venue de Londres. Nous n’avions pas 20 ans, ou guère plus.

Et puis Paris a été libéré.  Nous y sommes rentrés vite et Odette est restée seule. Pas longtemps…Jusqu’au moment où  tu as à ton tour rejoint les auberges…et le cycle a recommencé.

C’est en 1947, je crois,  que  vous êtes tous deux venus nous voir à Paris pour la première fois. On entrait dans la vie professionnelle. Vous aviez choisi la campagne et nous la ville. Toi le vrai métier de vétérinaire, courant les routes de jour et de nuit. Moi je parcourais le monde de l’après guerre, dans des conditions parfois acrobatiques elles aussi, mais tout était occasion de se retrouver, ne serait ce que pour quelques heures. Les enfants sont nés, ont grandi, tracé leur route, se sont mariés, ont fait carrière… et des enfants à leur tour. . Qui à leur tour…

Je ne vais pas te raconter ta vie, tu as eu la gentillesse de nous en parler il y a quelques instants, mais je  ne peux pas m’empêcher d’évoquer deux traits de caractère.

D’abord tes relations avec l’automobile. Je ne sais pas s’il y a des hommes troncs mais je sais que tu es un véritable homme châssis. Toi et tes voitures n’ont toujours fait qu’un. Elles étaient rares à la fin de la guerre et tu as eu en priorité une des premières Deux chevaux. Tous les modèles ont suivi, jusqu’aux caravanes  dans lesquelles tu as sillonné l’Europe, avec femme et enfants, entrainant même les amis Langlois aux fins fond de la Yougoslavie. Soixante ans plus tard, tu es toujours infatigable au volant, traversant la France à la moindre occasion pour visiter ton monde.

Et ton sens du canular, qui a résisté en toute circonstance  Le métier de véto, tel que vous le pratiquiez Odette et toi,  était plus que du plein temps. Mais tu as toujours trouvé la minute  nécessaire pour frapper. Même les gendarmes de Bellême, population peu encline à l’humour, y ont eu droit, jusqu’à ce que tu apprenne qu’une condamnation pourrait t’empêcher d’exercer le contrôle des bêtes et que tu te résignes à mettre la pédale douce en roulant de façon plus orthodoxe. Mais le meilleur, celui que n’ai pu oublier, nous concerne.

Nous étions en vacances lorsque tu es passé impromptu pour nous voir. Il n’y avait personne. Dans le beau monde, on aurait laissé sa carte de visite. Tu as jugé plus original et convivial d’aller  récupérer dans ta voiture une affiche , qui disait en grandes lettres noires sur fond jaune éclatant, visible dans le noir à 50 mètres, ATTENTION FIEVRE APHTEUSE, et de la coller sur notre porte. Ce n’était pas signé mais disait clairement et efficacement ton regret de nous avoir manqués. L’ascenseur passait, avec une sage lenteur, dans une cage a claire voie,  exactement en face de notre porte. Nous étions au premier étage. Le message ne pouvait échapper à personne.  Et l’émotion était grande lorsque nous sommes rentrés. En parlant beaucoup, nous l’avons a priori désamorcée à la longue, mais les visiteurs qui ne prenaient pas l’ascenseur passaient très vite au premier devant notre porte.. La contagion ne passe pas comme ça !

Et puis et puis. Yvette nous a quittés, puis Odette. Nous avons perdu nos moitiés d’orange. Nous nous sommes retrouvés bien seuls avec nos souvenirs … et nos nouvelles misères. Nos matins ne sont pas glorieux et nos soirs pas davantage. La suite, on ne sait pas trop, ou plutôt pas trop comment. On verra bien. On continue. Tant que ça roule…Mais quoi qu’il arrive, tu peux être tranquille : tu as bien rempli ton contrat.

Et je bois à ta santé !

Jacques Dodeman, 23 mai 2015