Vers une domestication de l’homme ?

Depuis l’origine de l’histoire, des élites dominent les peuples par la contrainte, physique, légale, religieuse, économique, médiatique ou autre…contrainte souvent tolérée au titre des avantages induits, du poids de la tradition, voire même de la simple fatalité.

Et chaque fois que cette domination rend la situation intolérable à une partie des peuples, des révoltes ou des révolutions la font évoluer vers…un nouveau type de contraintes [1]!

Aujourd’hui, la prétendue égalité des chances et la démocratie imputent aux mérites de chacun sa propre situation[2]. Toute idée de domination, de contrainte ou d’inégalité devient donc inadmissible et chacun, indéfiniment insatisfait d’un sort toujours injuste à ses yeux[3], n’en finit pas de maudire les élites du moment coupables de sous-valoriser ses vertus.

La solution à la mode est connue : se jeter dans les bras de tout flatteur travesti en ennemi desdites élites et promettant la juste reconnaissance des qualités de tous. Tout bouffon peut faire l’affaire, pourvu que son taux de testostérone lui en donne l’énergie, que sa vulgarité lui évite le soupçon d’intellectualisme et que sa télégénique suffisance permette à ses péremptoires raccourcis de discréditer toute contradiction construite, donc suspecte. L’histoire raconte à qui veut l’entendre les destins funestes de ces enthousiasmes, mais c’est là réflexion de vieux grincheux et les sauveurs de l’humanité ne s’adressent qu’à une jeunesse moderne, libre et sans mémoire.

À y regarder de plus près, ce n’est pourtant qu’une solution grossière substituant une élite inexpérimentée à la précédente, et préparant la révolte suivante.

De nombreuses réflexions ont exploré d’autres voies plus stables, fondées sur le supposé bonheur des peuples, du « panem et circenses » de Juvenal, au « meilleur des mondes » d’Aldous Huxley en passant par le « grand inquisiteur » des frères Karamazov de Dostoïevski, mais toutes achoppent sur l’impossibilité supposée d’un contrôle total de la pensée individuelle et de l’élimination du contact avec le réel.

Aujourd’hui l’espoir d’une solution parfaite renait.

Si le prédicateur de nos paroisses mobilisait l’attention quelques minutes par semaine, si le poste de radio occupait quelques dizaines de minutes par jour, si le poste à transistor et l’autoradio étendirent le temps d’écoute, la télévision concentre l’attention, de manière plus exclusive, près de quatre heures par jour[4]. Mais le progrès décisif vient de l’ubiquité des écrans et, en particulier du smartphone[5]. À tout instant, il est là, au creux de la poche, prêt à libérer de toute émotion un peu forte, de tout instant de désœuvrement inquiétant, de tout début de réflexion angoissant, prêt à délivrer la rassurante vacuité de ses anecdotiques vidéos, de ses insignifiants messages, de ses futiles faits divers, de ses dérisoires selfies ou l’addictive attraction de ses jeux. Il réussit ainsi ce qu’aucune dictature n’a réussi à ce jour : apaiser et saturer des esprits libérés du réel et de toute réflexion. Et l’on attend avec inquiétude son association avec la réalité virtuelle.

Deux obstacles subsistent cependant sur le chemin du paradis:

  • La propriété qui ancre au réel. Une propriété soupçonnée de générer tant de résistances au changement et d’entretenir l’indépendance d’esprit et l’indocilité de petits propriétaires rétrogrades viscéralement attachés à leur patrimoine et à sa transmission, source de tant d’inégalités. Qu’à cela ne tienne, il suffit de décourager la propriété au profit d’une simple utilisation, payante, de biens acquis par de grands acteurs mondiaux aux capitaux illimités[6]. C’est facile, simple et toute transmission d’identité ou de mémoire disparait. Le présent est roi, l’avenir n’existe pas et le passé s’évanouit.
  • Le souci de l’intendance qui crée des frustrations et rappelle aux réalités. Heureusement là encore, le progrès technique fournira bientôt la solution. L’automatisation permet déjà aux plus audacieux d’imaginer fournir à chacun, sans contrepartie, les éléments indispensables à l’existence : smartphone et loisirs liés, nourriture, logement, énergie, santé, retraite et quelque argent de poche qui permette au système économique de tourner.

Ainsi peut-on espérer prochainement une société paradisiaque où quelques bergers mondiaux assurant le bonheur de milliards d’humains domestiqués, dociles, nourris, logés, distraits, chauffés, soignés, profitant sans arrière-pensée de la vacuité de leur oisiveté. En attendant le jour où les bergers considéreront que l’homme n’est plus indispensable à leur réussite.

Tout comme profitent les 3 milliards de bovidés qui paissent insouciants et paisibles dans les belles prairies de notre planète…

PS : Si quelques indécrottables intellectuels résistent au séduisant confort de la domestication, à défaut de solution plus définitive, on pourra toujours les envoyer avec leurs livres et leurs pensées, créer une réserve dans quelque Australie solidement isolée du paradis général.

[1] Voir dans ce même blog Différences, hiérarchies, avantages et privilèges.

[2] On pourra lire, à ce propos « l’Esprit Démocratique des lois » de Dominique Schnapper aux éditions Gallimard.

[3] Le propos ne se limite pas aux catégories défavorisées et il suffit d’entendre les professions libérales, les petits patrons, les enseignants, les commerçants, les fonctionnaires, les ratons laveurs…. Pour comprendre combien la société est supposée méconnaître les mérites de chacun.

[4] 3h52, tous types d’écrans confondus en 2016 (médiamétrie)

[5] 7,4 milliards d’abonnements à fin 2016 d’après l’International Telecommunication Union

[6] Nous n’en sommes plus au rêve, voir à ce sujet les rapports du CAE, de France stratégie, de l’OFCE, et l’immense pression marketing pour la location longue durée, le cloud, l’abonnement et toutes autres formes de location.

 

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